Le japonisme architectural

1870 - 1925
Archéologie d’un héritage nippon

Dans l’esprit des Occidentaux, l’architecture japonisante bâtie en Europe à la fin du XIXe siècle était identique à celle du Japon. Devant ces édifices conçus pour les expositions universelles ou pour les jardins de riches particuliers, le public s’enchantait de voyages imaginaires qui le projetaient de l’autre côté du monde, aux confins de l’Extrême-Orient. Mais ces décors, monumentaux ou rustiques, dévoilés dans des paysages exotiques eux aussi créés de toutes pièces, étaient des architectures métissées qui étaient, fussent-elles importées du Japon, toujours adaptées aux plaisirs des Européens. Notre équipe de chercheurs – archéologues, historiens, ingénieurs, architectes – enquête sur ce patrimoine pour mettre à jour les processus complexes qui ont permis de bâtir ces architectures exotiques.

Un patrimoine à préserver

Du japonisme architectural de la fin du XIXe siècle, il ne reste en France que de rares exemples, qui sont en cours de restauration ou qui demandent à être rénovés rapidement si nous ne voulons pas les voir disparaître au cours des deux prochaines décennies.

La plus ancienne architecture de ce type encore sur pied est la Salle des fêtes parisienne de la rue de Babylone (1896), plus connue sous le nom de cinéma La Pagode. Ce bâtiment est la première œuvre orientaliste de l’architecte Alexandre Marcel qui, quelques années plus tard, construira pour Léoplod II, roi des Belges, une tour japonaise et un pavillon chinois qui deviendront les musées Royaux de Bruxelles et qui sont aujourd’hui fermés pour cause de vétusté. La Pagode traversa miraculeusement le XXe siècle en se transformant en cinéma en 1931. Aujourd’hui, ce splendide édifice est classé à l’inventaire des monuments historiques, mais il est en piteux état et a de nouveau fermé ses portes en octobre 2015, dans l’attente d’une restauration encore hypothétique.

La plus prestigieuse des architectures japonaises en France se trouve sans aucun doute dans les jardins Albert-Kahn à Boulogne-Billancourt. Ce site, avec ses pavillons et ses jardins japonais est réputé tant pour sa beauté que pour son authenticité. Créé avant le début du XXe siècle, dès les années 1897, ce lieu japonisant n’a pas d’équivalent en Europe, mais depuis leur installation, l’histoire des pavillons est restée quelque peu mystérieuse. Nous la révèlerons grâce à une enquête archéologique hors normes, conduite lors du démontage et du remontage complet des édifices, entre septembre 2015 et juillet 2016. Pour mener cette étude, notre équipe a travaillé en collaboration avec les architectes et les charpentiers en charge de ce chantier de restauration.

Enfin, dans les locaux de l’ancien musée Guimet de Lyon, nous avons enquêté sur un décor japonais appelé la Salle des grues. Très endommagé, avec des parties démontées, ce décor de plus de 70m2 est une copie de la grande salle d’audience du Nishi-Hongan-ji, temple bouddhiste situé à Kyôto, au Japon. La salle d’audience qui servit de modèle à ce décor lyonnais fut réalisée au XVIe siècle. Elle est l’une des plus grandes (100 tatamis) et des plus illustres pièces de réception jamais conçues dans l’archipel. Fermée au public en raison de sa valeur et de sa fragilité, elle fut reproduite par des artisans japonais pour être exposée à la Japan-British Exhibition de Londres en 1910. Deux ans plus tard, Emile Guimet la récupérera et la fit installer dans son musée pour y mettre en scène une partie de ses collections. Posséder un original et sa copie est chose rare, d’autant que chacune des deux pièces ont une valeur patrimoniale intrinsèque et partagée par deux cultures des plus éloignées. En engageant des études comparatives sur la Salle des grues conservée par le Musée des Confluences à Lyon et celle de Kyôto, nous restituerons les parties manquantes ou démantelées du décor de 1910 et dévoilerons comment, à cette époque, les artisans japonais ont procédé pour copier et remonter ce décor qui était alors un faire valoir architectural de la nation nipponne.

Nos travaux archéologiques sont menés sur le patrimoine architectural japonisant situé en Europe. Ces enquêtes sont généralement conduites de manière préventive, lorsque les édifices ont une histoire lacunaire ou qu’ils se trouvent dans un état de détérioration préoccupant.
Nos travaux participent aussi à la protection de ce patrimoine, non seulement en retraçant l’histoire matérielle des édifices, mais également en enregistrant les bâtiments par le biais du numérique (scanner laser, photogrammétrie). Cette nouvelle forme de mémoire permet également d’améliorer les procédés de restauration et de conservation.

J.-S. Cluzel